Prora, les dernières ruines du nazime

Toutes les portes sont condamnées, les fenêtres du premier étage sont obstruées de lourds panneaux. Je me suis rendu à Prora en juillet 2010. J'ai dormi dans la voiture, cachée sous des arbres, à proximité immédiate du coin sud du bâtiment. Je me suis levé peu avant le soleil et me suis mis en quête, le pied photo sur l'épaule d'un moyen d'accès. Je ne l'ai trouvé que vers midi, dans le bloc n°3, le seul qui n'ait pas été vendu. J'ai du forcer la mince ouverture qui se présentait pour me glisser discrètement à l'intérieur et "refermer" derrière moi. Le rez-de-chaussée est plongé dans le noir, il m'a fallu plusieurs minutes avant de m'y habituer. Le spectacle à l'intérieur est saisissant. Le sol est jonché de gravats, tout est en ruine, mais si majestueux. Je ne suis pas le premier visiteur, loin de là, mais aucun de mes prédécesseurs n'a non plus demandé la permission. Tout n'est que tags et débris. Plus une seule fenêtre intacte. Le sous-sol, inondé, apporte une humidité qui ronge les murs des deux premiers niveaux. Plus on monte, plus la lumière emplit les lieux. Certaines pièces rappellent les premiers occupants militaires. Toutes donnent sur la mer, magnifique. J'ai encore en mémoire le sentiment d'excitation, de stupéfaction et d'appréhension qui m'a saisi ce jour là. J'ai passé cinq heures à l'intérieur du bâtiment, jusqu'à ce que des touristes me repèrent et m'interpellent. J'ai alors quitté, toujours discrètement, les lieux et suis reparti vers Berlin.
Pour bien vous représenter Prora, essayez d'imaginer un bâtiment de cinq kilomètres de long. La ruine d'un colosse oublié au bord de la mer Baltique. La presqu'île de Rügen, au Nord-Est de l'Allemagne, est un coin de nature préservée d'une beauté rare. En 1936 y débute la construction de ce qui aurait dû être le plus grand bâtiment terrestre jamais construit par les nazis. S'inscrivant dans le programme "Kraft Durch Freude" (la force dans la joie), lui-même partie d'un programme plus vaste visant à contrôler les loisirs de la population, le projet était de proposer aux travailleurs méritants des vacances telles qu'ils n'auraient jamais pu autrement s'en offrir. Pas moins de 20 000 lits étaient prévus, répartis sur un ensemble de huit blocs de six étages de haut. En raison de la guerre, le bâtiment ne fut jamais achevé. Mais le gros-oeuvre avait été bien mené. Six blocs avaient été construits. C'est l'armée rouge qui s'en empara. Les russes tentèrent de détruire le bâtiment et un des blocs fut rasé, mais l'ampleur de la tâche les découragea et l'endroit fut ensuite investi par la Nazional Volks Armee, l'armée de la DDR. Jusqu'à la réunification. Depuis 1991, l'endroit est en déshérence. Une auberge de jeunesse s'installa un temps dans un des blocs, ce fut alors la plus grande d'Europe. Puis quitta les lieux, désormais à l'abandon. Le bloc 5, le plus au Nord, est en travaux, il accueillera une auberge de jeunesse. Il y a peu, un promoteur immobilier a acheté les blocs 1, 2 et 4 pour en faire un hôtel de luxe, ce qui fait grincer les dents de certains. Et qui pose quelques questions : l'Allemagne brade-t-elle son patrimoine historique ? De fait, Prora est la plus grosse construction nazie qui soit encore debout. Quid du devoir de mémoire dont les allemands ont été jusqu'ici si soucieux ? Est-ce décent de transformer en lieu de plaisir et de détente un projet nazi ? Quelles répercussions sur la nature, exceptionnelle et préservée ?
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