Lundi 6 janvier

Lundi 6 janvier

D’abord vient le blanc, puis le vert, puis le noir. Ne reste alors que la poussière. Ganesh, notre guide, nous explique ainsi la hiérarchie des thés, dont les plants s’étendent à perte de vue. Toute la région de Munnar est vouée à la culture du thé, cet arbrisseau importé de Chine et planté ici expérimentalement par les anglais au XIXème siècle. Aussi loin que porte le regard, flottent des nuages verts, aux nuances allant du tendre au soutenu. Et, entre ces flocons, s’affairent les cueilleurs. Lorsque le « field officer » prend la décision de procéder à la récolte d’une division, les ciseaux sont de sortie. Chaque branche est étêtée de ses quatre dernières pousses. La plus jeune, encore recroquevillée sur elle-même, est la plus tendre et son goût sera le plus délicat. Elle sera du thé blanc, le plus cher et le plus prisé. Le plus difficile à trouver également, tout partant à l’export. La seconde pousse, légèrement plus avancée, sera du thé vert, très apprécié. La troisième pousse, aux teintes plus affirmées, et de plus belle taille, sera séchée  pour devenir du thé noir. Souvent assemblé à d’autres thés. Enfin, la dernière feuille des quatre sera hachée et réduite en poussière pour être utilisée en sachet ou incorporée à des mélanges variés.

Tout appartient à Tata ici. Tata est présent dans la mécanique également, presque tous les bus et beaucoup de voitures sont des Tata en Inde. Tata Tea Company emploie 18 000 personnes autour de Munnar, une des principales régions du thé dans le pays, avec Assam et Darjeeling. Nous avons croisé un peu plus tôt un village de travailleurs. Si vous avez un emploi permanent, vous avez un logement, au cœur de la plantation. Un barraquement subdivisé en dix petits appartements. Dix familles captives, six jours sur sept, de 8 à 17 heures, avec une heure de pause déjeuner, pour 180 roupies par jour (soit environ 2.30 euros) sur la base de 23 kilos de feuilles. Le calcul est simple : 10 centimes d’euro le kilo. A partir du 23ème, les kilos supplémentaires sont rémunérés en prime. C’est une dure vie de labeur, de 18 à 58 ans, parfois 60. Mais les conditions s’améliorent lentement, grâce à la syndicalisation des ouvriers et aux avancées sociales décidées par le gouvernement communiste. Avant d’être imité par le Bengale du Nord, le Kerala a été le premier état au monde à se doter démocratiquement d’un exécutif communiste. Et si c’est actuellement le parti du Congrès qui est au pouvoir, tout le monde s’attend à ce que les communistes reprennent le pouvoir pour cinq ans lors des prochaines élections, l’année prochaine. L’alternance, très régulièrement observée, est un signe d’une démocratie active. Les conditions s’améliorent, mais très lentement. Lentement mais sûrement. Certains progrès sont visibles à l’œil nu. Si les allées qui permettent de se déplacer entre les plants de thé sont verticales, dans le sens de la pente, c’est que cette plantation est ancienne. Les anglais plantaient ainsi. Mais les travailleurs se sont plaints. Sur un terrain parfois extrêmement pentu, où il est simplement difficile de tenir debout, travailler avec un sac de vingt kilos sur le dos, courbé toute la journée à sa tâche, est un enfer. Désormais les allées sont plus ou moins sur des géodésiques. Elles permettent de circuler en faisant nettement moins d’efforts. La physionomie du paysage s’en trouve modifiée. Cette nouvelle façon de planter s’accompagne d’une autre révolution, tout aussi significative. Le thé moderne est désormais organique. Aucun intrant d’origine chimique. Contrairement au vieux thé qui doit être traité par des pulvérisations en masse. Ce sont les hommes qui s’en chargent, tandis que les femmes sont exclusivement cueilleuses ou nettoyeuses.

Plusieurs dizaines de tonnes de thé sont cueillies chaque jour à Munnar. Ganesh, nous entendant parler français, nous fait remarquer le parallèle entre le thé ici et la vigne chez nous. L’analogie est forte. Une monoculture qui envahit le paysage en en épousant fidèlement les contours, une prédilection pour les terrains pentus exposés au soleil, une nature dédiée à la production d’un nectar liquide, des plants soigneusement sélectionnés, bouturés, plantés en rangées puis taillés pour offrir des goûts, des couleurs et des vertus appréciées et notées par des dégustateurs professionnels. Si nos vignes sont accompagnées, souvent en bordure, de pêchers et de rosiers, les plantations de thé sont ornées, assez régulièrement, d’acacias. Ils apportent de l’ombre mais surtout leurs racines affermissent le sol dont l’érosion est ainsi retardée et offrent une provision d’eau dont le thé a besoin. Voilà une différence notable avec le raisin. Si nos vignes ont besoin d’eau, le vigneron veille à ce qu’elles en aient le moins possible, elles sont maintenues en stress hydrique pour la concentration des sucres et des tannins dans la baie. Le thé n’a jamais assez d’eau. Lorsqu’il pleut en abondance, entre mi mai et fin août, pendant la mousson, il y a une récolte tous les neuf jours environ. Au cœur de l’hiver, c’est-à-dire pendant la saison sèche, il peut n’y avoir qu’une récolte dans le mois.

Le thé pousse entre 1500 et 2000 mètres d’altitude. Alors que nous redescendons vers le village, Ganesh nous demande d’observer le silence. La zone que nous allons traversée est appréciée des éléphants, que nous serions curieux d’observer. Mais alors la procédure est simple : faire demi-tour en vitesse et sauter dans le fossé. L’éléphant est dangereux. S’il s’approche des villages, c’est pour croquer les bambous, dont il est friand. Mais le jour, il se cache. Aujourd’hui, nous ne savons trop si nous n’avons pas eu la chance d’en voir ou si nous avons eu la chance de ne pas en voir.

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